« On ne l’a pas vu venir. » C’est la phrase qui revient le plus souvent quand une entreprise nous appelle après le départ de quelqu’un qu’elle voulait garder. Le plus troublant, c’est qu’elle est souvent exacte : il n’y avait pas grand-chose à voir. La recherche sur les départs volontaires explique pourquoi, et son principal résultat va à rebours de ce qu’on répète sur les signaux faibles.
Un départ se déclenche plus qu’il ne se prépare
Dans environ six départs volontaires sur dix, la décision fait suite à un événement précis, pas à une lassitude installée depuis des mois. Le chiffre vient d’une étude de Brooks Holtom, Terence Mitchell, Thomas Lee et Edward Inderrieden, publiée en 2005 dans Human Resource Management : interrogeant plus de 1 200 personnes ayant quitté leur emploi, ils constatent que 60 % rapportent un événement déclencheur (nouvel onglet), contre 40 % qui n’en rapportent aucun.
Les chercheurs appellent cet événement un choc. Le terme est trompeur : il n’a rien de spectaculaire, et il n’est pas toujours négatif. Une promotion accordée à quelqu’un d’autre, un nouveau responsable qui arrive, une réorganisation annoncée de travers, une augmentation en dessous de ce qui avait été laissé entendre. Mais aussi la mutation d’un conjoint, une naissance, un diplôme obtenu le soir, ou un appel qu’on n’attendait pas.
Ce qui compte n’est pas la gravité de l’événement. C’est qu’il oblige à poser une question qu’on ne se posait plus depuis longtemps : est-ce que je resterais ici si j’avais vraiment le choix ?
Cela ne veut pas dire que le climat de travail n’a aucun rôle, ni que la qualité du management est indifférente. L’insatisfaction reste le terrain sur lequel tout se joue. Elle explique simplement moins bien qu’on ne le croit le moment où quelqu’un s’en va.
L’insatisfaction fait le terrain. Le déclencheur fait la date.
Ce qui se passe quand on appelle quelqu’un qui ne cherche rien
Parmi les déclencheurs recensés, l’offre non sollicitée est l’un des plus fréquents. C’est très exactement ce que fait un cabinet en approche directe, et cela nous donne un point d’observation particulier sur le sujet.
Sur plus de 300 recrutements, nous avons passé beaucoup de ces appels. Ils durent rarement longtemps. La plupart des personnes écoutent deux minutes, remercient poliment, et retournent à leur journée.
Ce qui distingue celles qui acceptent d’aller plus loin ne tient presque jamais au poste que nous présentons. Cela tient à ce qui était déjà là. Une évolution promise qui traîne depuis deux ans. Un dossier confié à quelqu’un d’autre sans que personne n’ait pris le temps d’expliquer. Un responsable arrivé six mois plus tôt avec qui rien ne s’installe.
La rémunération arrive plus tard dans la conversation, quand elle arrive. Dans les premières minutes, elle est rarement le sujet. Nous observons régulièrement l’inverse de ce que les entreprises redoutent : ce ne sont pas les mieux payées qui gardent leurs équipes, ce sont celles où les gens ont une raison précise de rester.
Il serait flatteur de croire que nous provoquons ces départs. Un appel ne fait pas partir quelqu’un qui se sent à sa place ; il donne une occasion de formuler ce qui était déjà pensé.
Un appel ne fabrique pas un départ. Il révèle une place déjà libre dans la tête de quelqu’un.
Pourquoi deux personnes également lassées ne partent pas pareil
Parce que ce qui retient quelqu’un n’est pas sa satisfaction, c’est son ancrage. C’est sans doute le résultat le plus utile de la recherche sur la fidélisation, et l’un des moins repris en France.
Le concept a été formalisé en 2001 par Terence Mitchell, Brooks Holtom, Thomas Lee et leurs collègues sous le nom de job embeddedness, l’ancrage professionnel. Il repose sur trois éléments :
- les liens : le nombre et la qualité des attaches avec des personnes, des équipes, des projets en cours ;
- l’adéquation : la façon dont le poste, l’entreprise et le lieu de vie correspondent à ce qu’on est ;
- le sacrifice : ce qu’il faudrait abandonner en partant.
Une méta-analyse publiée en 2012 dans le Journal of Applied Psychology par Kaifeng Jiang et ses coauteurs, portant sur 65 échantillons et 42 907 salariés (nouvel onglet), a confirmé que cet ancrage prédit les départs effectifs au-delà de ce qu’expliquent déjà la satisfaction au travail, l’attachement à l’entreprise et l’existence d’offres ailleurs.
En pratique, cela règle une contradiction que tous les dirigeants ont observée. Quelqu’un de globalement content peut partir en trois semaines. Quelqu’un de visiblement lassé peut rester des années, parce qu’il tient à trois collègues, à un projet qu’il ne veut pas lâcher et à vingt minutes de trajet.
Une réserve, cependant, sur le troisième pilier. Le sacrifice est celui vers lequel les entreprises se tournent en premier, parce qu’il est le plus simple à activer : primes différées, avantages qu’on perd en partant, ancienneté à préserver. Il fonctionne, jusqu’à un certain point, et il produit surtout des gens qui restent sans être là. Les deux premiers piliers coûtent moins cher et tiennent mieux.
Retenir quelqu’un en rendant son départ coûteux, c’est acheter sa présence, pas son engagement.
Le calme du marché n’est pas de la fidélité
Les démissions ont reculé en France depuis les niveaux de 2022, et ce recul se lit volontiers comme une bonne nouvelle. Il mérite d’être regardé de plus près.
Le baromètre Apec du premier trimestre 2026 (nouvel onglet) donne les deux chiffres qui comptent. 40 % des cadres envisagent de changer d’entreprise dans les douze mois, en hausse de 3 points sur un an. Mais seuls 42 % estiment qu’ils retrouveraient facilement un poste équivalent, en baisse de 3 points. Les intentions de mobilité à court terme, elles, stagnent.
L’écart entre ces chiffres décrit une situation précise : beaucoup de gens ont pris leur décision et attendent que le marché la rende praticable. Le calme apparent d’une équipe peut très bien être une file d’attente.
Le contexte d’engagement n’aide pas. Dans le rapport State of the Global Workplace 2026 (nouvel onglet) de Gallup, l’engagement des salariés dans le monde tombe à 20 % en 2025, son plus bas niveau depuis 2020. Celui des managers descend à 22 %, en recul de 9 points depuis 2022. Les personnes censées tenir les équipes sont désormais à peine plus engagées que celles qu’elles encadrent.
Un turnover bas n’est pas toujours une preuve de fidélité. Ce peut être un stock d’intentions qui attend une éclaircie.
Ce qui se travaille avant, et ce qui ne rattrape rien
Au moment du déclencheur, la marge de manœuvre est étroite. L’essentiel se joue dans les mois qui précèdent, sur trois terrains dont deux dépendent entièrement de l’entreprise.
L’entretien de maintien, pendant que tout va bien. Il s’agit d’une conversation courte, tenue avec quelqu’un qu’on ne veut pas perdre, à un moment où rien ne cloche particulièrement. Ce qui la distingue de l’entretien annuel tient à son objet : elle ne porte pas sur les objectifs ni sur la performance, mais sur ce qui donne envie de rester et sur ce qui pourrait donner envie de partir. Quelques questions suffisent. Qu’est-ce qui te ferait regretter de quitter ce poste ? Qu’est-ce qui t’a agacé ces trois derniers mois ? Qu’est-ce que tu aimerais faire que tu ne fais pas ici ? L’exercice ne vaut que si quelque chose bouge ensuite, ce qui est sa vraie difficulté.
Les déclencheurs que l’entreprise fabrique elle-même. Une promotion accordée sans un mot d’explication à ceux qui l’espéraient, une augmentation annoncée en dessous de ce qui avait été suggéré, un changement de responsable décidé en trois jours, une réorganisation apprise par la rumeur. Ces événements-là sont sous votre contrôle, et c’est rarement la décision qui déclenche le départ, c’est la manière dont elle est portée. La nomination d’un manager mérite à ce titre une attention particulière, parce qu’elle produit des chocs en série dans l’équipe concernée : nous l’avons détaillée dans ce qu’on oublie de vérifier avant de promouvoir un expert. Quand la difficulté vient de l’encadrement lui-même, un coaching de prise de poste traite le problème plus utilement qu’une politique de fidélisation.
La contre-offre, qui arrive après la bataille. Quand une démission est posée, la décision date de plusieurs semaines et le nouveau projet est souvent déjà signé dans la tête de la personne. Une contre-offre traite le prix, pas le motif. Elle achète parfois quelques mois, rarement davantage, et elle laisse une relation dont les deux parties savent qu’elle a failli s’arrêter.
Quand la lettre arrive sur le bureau, le moment où l’on pouvait agir est passé depuis longtemps.
Un départ isolé, ou un motif qui revient
Un collaborateur qui part n’est pas une trahison, c’est une information. Encore faut-il la traiter comme telle.
Pris un par un, tous les départs ont une bonne raison, et ces raisons sont sincères. Mis bout à bout, ils dessinent parfois autre chose : les mêmes profils, dans les mêmes équipes, à la même ancienneté, pour des motifs qui se ressemblent. À ce stade, le sujet n’est plus individuel, et il ne se règle pas par des entretiens de départ mieux menés. C’est ce que nous cherchons à mettre au jour quand une entreprise nous demande un regard extérieur sur ses équipes : moins ce que chacun a dit en partant que ce qui, dans le fonctionnement, produit ces départs-là.
Sur les recrutements que nous conduisons, 94 % des personnes sont toujours en poste dix-huit mois plus tard. Ce résultat se joue en grande partie avant l’arrivée, dans le temps passé à cadrer le poste et à dire honnêtement ce qu’il est. Un recrutement qui tient et un collaborateur qui reste relèvent du même travail : la justesse de ce qui a été promis.
La question la plus utile n’est donc sans doute pas de savoir qui risque de partir. C’est de se demander, pour chacune des trois ou quatre personnes dont le départ poserait un vrai problème, ce qui les retient aujourd’hui. Et si la réponse ne vient pas vite, il reste à la leur demander.
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